MENCHU (R.)


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Rigoberta MENCHU

Le plus jeune Prix Nobel de la paix de tous les temps est une Indienne guatémaltèque. Le 16 octobre 1992, en honorant Rigoberta Menchu, trente-trois ans, le jury d’Oslo a souhaité, fort à propos, rendre hommage aux descendants marginalisés des Mayas, à l’heure des célébrations très convenues du cinquième centenaire de la “découverte” de l’Amérique, autrement dit de la Conquête. Par sa décision, il éclaire un pan de la douloureuse histoire du Guatemala vue par les vaincus. Il adresse également un salut mérité au courage d’une femme qui incarne les espoirs et les souffrances des vingt-deux ethnies indigènes qui forment quelque 60 p. 100 de la population de ce pays d’Amérique centrale.

“Elle arrivait de l’horreur vêtue de couleurs éclatantes.” Ainsi la dépeint sa biographe, Élisabeth Burgos, qui avait recueilli dix ans plus tôt son émouvant témoignage, Moi, Rigoberta Menchu . Un visage rond et souriant posé sur un huipil (corsage) brodé: rien au premier abord ne laisse en effet imaginer le long calvaire qu’ont dû endurer cette petite femme rondelette tout comme ses proches.

Née en 1959 sur l’altiplano (les hauts plateaux), dans le village de Chimel, près de San Miguel Uspantán, Rigoberta Menchu est l’un des neuf enfants d’un couple de paysans quiché, famille pauvre mais fière de ses traditions. La jeune Rigoberta consacre plus de temps à semer et à récolter la milpa (terre cultivée de maïs) qu’à étudier, car son père avertissait: “Mes enfants, n’ayez pas l’ambition d’aller aux écoles, parce que c’est là qu’ils nous enlèvent nos coutumes.”

Dès son plus jeune âge, elle accompagne ses parents lors des migrations saisonnières vers les fincas (grandes propriétés) de la côte pacifique, plantées de café, de coton, de canne à sucre ou de cardamome. Elle découvre, sous l’autorité des contremaîtres, des conditions de vie et de travail féodales et vit ses premiers drames: le décès de son petit frère causé par la malnutrition, la mort de l’aîné, puis plus tard celle de son amie Maria, suite à la fumigation des plantations: on ne prend pas la peine de prévenir les ouvriers agricoles des épandages aériens de pesticides.

Adolescente, Rigoberta Menchu s’engage comme domestique dans une riche famille de la capitale, Ciudad de Guatemala. Elle découvre le racisme anti-indien, le mépris au quotidien. La maîtresse de maison la rabroue sans cesse, lui prélève deux mois de salaire pour le prix de sa tenue. Affamée, la servante regarde avec envie la nourriture laissée au chien. “J’étais moins que l’animal qui vivait dans la maison”, avoue-t-elle. Retour au bercail.

À la fin des années soixante, l’oligarchie terrienne tente d’accaparer les meilleurs sols de l’altiplano et dépêche ses hommes de main pour déloger les familles indiennes, qui cultivent les lieux de génération en génération, mais sont dépourvues de titres de propriété en bonne et due forme. Le père de Rigoberta Menchu, refusant d’abdiquer, cherche à faire valoir les droits de sa communauté. Tentatives infructueuses. C’est l’époque où les militaires guatémaltèques enterrent toutes les velléités de réformes, au nom de la mobilisation contre la contestation armée renaissante. Sous les généraux-présidents Kjell Laugerud (1974-1978) et plus encore Lucas García (1978-1982), une répression impitoyable s’abat sur les campagnes.

Rigoberta Menchu est au cœur de la tourmente. Comme son père, Vicente, qui fraye la voie, elle intègre le Comité d’unité paysanne (C.U.C.), qui sort de l’ombre en 1978. Lasse des injustices, Rigoberta Menchu tisse des liens avec les communautés voisines, apprend l’espagnol et tente de surmonter les barrières linguistiques qui la séparent des autres ethnies, organise l’autodéfense des villages.

Aux yeux des autorités, cette activité militante en faveur des agriculteurs indiens la désigne comme une auxiliaire de la guérilla. Elle est estampillée “subversive”, et entame une vie d’errance entrecoupée de dramatiques retrouvailles familiales. En 1979, elle assiste à l’exécution de l’un de ses frères, en compagnie d’autres villageois en pleurs convoqués pour le châtiment public. Les corps torturés, mutilés, de jeunes paysans, qualifiés de “rebelles”, sont arrosés d’essence et enflammés.

Le 31 janvier 1980, son père et une vingtaine de paysans occupent pacifiquement l’ambassade d’Espagne dans la capitale, pour informer l’opinion internationale de leur combat pour la terre. Mais la démonstration tourne vite à la tragédie. Les forces de l’ordre incendient délibérément le bâtiment. La plupart des occupants périssent carbonisés. Trois mois plus tard, c’est au tour de sa mère, qui revient au bourg, d’être séquestrée par les militaires. Elle est atrocement torturée, agonise quatre jours dans les bois sous la surveillance de soldats, avant d’être dépecée par les chiens et les vautours.

En dépit de ce déchaînement de haine, Rigoberta Menchu poursuit un temps la lutte dans la clandestinité, avant de prendre le chemin de l’exil, celui de Mexico, en 1981. Elle se jure alors de consacrer sa vie à la dénonciation des crimes commis dans son pays par un régime d’apartheid non avoué, une classe dirigeante obsédée par le “péril indien”. Ce sont bien les vingt-deux ethnies indigènes (Quiché, Cakchiquel, Mam, Ixil, Kekchi...) qui ont payé le plus lourd tribut à la guerre civile, longue de trente ans: près de cent mille morts et quarante mille disparus, soit deux fois plus que les victimes de la “sale guerre” d’Argentine et du Chili.

Rigoberta Menchu prend fait et cause pour le Comité national des veuves du Guatemala (Conavigua), inlassablement persécuté par les séides du régime, assure l’animation de la Représentation de l’union d’opposition guatémaltèque (R.U.O.G.). Elle court de tribune en meeting pour évoquer le sort des quelque cent cinquante mille Guatémaltèques réfugiés au Mexique, et celui des vingt mille “réfugiés de l’intérieur” (communautés de population en résistance) qui revendiquent, avec l’appui de l’épiscopat, le statut de population non combattante. Elle réclame qu’un terme soit mis au recrutement et à l’incorporation de jeunes paysans dans les patrouilles d’autodéfense civiles (P.A.C.), véritables milices paramilitaires.

Figure de proue de l’opposition, la jeune Indienne Quiché se veut aussi un porte-parole de la riche culture maya oubliée. “Elle n’a pas produit que de jolis vestiges archéologiques, insiste-t-elle. Elle est aussi l’expression de peuples indiens bien vivants.” En dépit des traumatismes subis, Rigoberta Menchu professe une tolérante philosophie à l’égard des ladinos (métis). “La tradition dans notre culture, dit-elle, a fait que nous respectons tout le monde, et pourtant, nous, jamais on ne nous a respectés.” Même souci de conciliation entre sa foi chrétienne et la religion maya traditionnelle à laquelle elle adhère, en préservant les secrets de son nahual , l’esprit protecteur. Chez elle, le quotidien est empreint de sacré, rythmé par les rites communautaires. En ces temps de vogue écologique, elle répète le couplet ancestral, coutume transmise oralement, qui appelle à la vénération de la nature: “Enfants, la terre est la mère de l’homme. C’est elle qui donne à manger à l’homme, qui donne la vie. Elle n’est pas seulement une marchandise.” Rigoberta Menchu s’adonne aussi, discrètement, aux plaisirs de la poésie. C’est au total une réaffirmation de l’identité culturelle indienne, bien enracinée, qui refait surface une fois passés les cataclysmes.

Rescapée de massacres à répétition qui ont ensanglanté sa région dans l’indifférence quasi générale, Rigoberta Menchu pense aux générations passées qui ont connu des destins similaires. Le 10 décembre 1992, à l’occasion de son discours de remise du prix Nobel de la paix, elle remercie le jury d’Oslo de cette “attention, porteuse d’espoir”, “bien qu’elle arrive avec cinq cents ans de retard”...

Le président guatémaltèque, Jorge Serrano, est l’un des derniers chefs d’État à la féliciter. L’attribution d’un prix Nobel n’est pourtant pas si fréquente dans ces contrées. Le dernier prix qui honora le pays fut décerné à l’écrivain Miguel Angel Asturias, Prix Nobel de littérature en 1967. La lauréate signale au passage la mauvaise humeur nationale. “C’est dans mon pays que j’ai rencontré, à quelques exceptions près, le plus grand nombre d’objections, de réserves et d’indifférence à la remise du prix Nobel à une Indienne Quiché.”

Elle dédie la récompense à ses sœurs, les femmes indigènes. “Ce prix Nobel est une reconnaissance de toutes celles qui ont été et sont toujours, dans la plus grande partie du monde, les plus exploitées des exploitées, les plus discriminées des discriminées, les plus marginalisées des marginalisées, et pourtant productrices de vie, de connaissance, d’expression et de richesse.”

Depuis 1986, les civils ont repris les rênes du gouvernement guatémaltèque.

Cependant, que ce soit sous la présidence du démocrate-chrétien Vinicio Cerezo (1986-1991) ou celle de son successeur évangéliste Jorge Serrano, l’état-major de l’armée a continué de tirer les ficelles en coulisse. La liberté d’expression a marqué des points, sans que cessent pour autant les exécutions extrajudiciaires. Les insurgés, de leur côté, ne réalisaient plus que d’épisodiques coups de main.

Rigoberta Menchu utilise le haut-parleur d’Oslo pour relancer le processus de négociation entre les belligérants, enlisé depuis des mois. “Jeter les bases d’une démocratisation véritable et obtenir l’arrêt des hostilités” lui apparaissent comme des impératifs urgents. À la veille de 1993, décrétée année des peuples autochtones par les Nations unies, la descendante des Mayas assortit l’exhortation d’une condition de poids: “On ne peut concevoir un Guatemala démocratique, libre et souverain, sans que l’identité indigène se fasse sentir dans tous les aspects de l’existence nationale.”

La tirade n’est peut-être pas destinée à enrichir le lourd catalogue des vœux pieux. L’histoire récente du pays en fournit une preuve. Après la tentative avortée du président Jorge Serrano de s’attribuer les pleins pouvoirs (25 mai 1993), le Parlement a désigné pour lui succéder Ramiro de León Carpio, un défenseur reconnu des droits de l’homme. Parmi ses premières mesures, outre un toilettage de l’institution militaire, il nomme au poste de ministre de l’Éducation un universitaire d’origine maya, Celestino Tay Coyoy. “C’est sans précédent chez nous, c’est historique”, commente le nouveau président, avant d’ajouter: “J’envisage de nommer d’autres indigènes à des postes importants.” Audacieux premiers pas. L’armée et le milieux d’affaires conservateurs laisseront-ils se poursuivre la marche en avant? Si tel est le cas, le long martyrologe familial de Rigoberta Menchu, l’énergie qu’elle a déployée à surmonter le désespoir n’auront pas été vains.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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